L‘usine qui crochissait les bananes…

L‘usine qui crochissait les bananes…

(Hommage à Romuald, mon grand-père paternel.)

Tadoussac

Cher grand-papa, un invétéré raconteur et inventeur de mots saugrenus. Il savait comment me prendre au piège et me laisser languir sur un ravageur « peut-être », ou un fracassant « et si c’était vrai »…

J’avais tout près d’une dizaine d’années, le regard de l’innocence toujours pendu sous mes sourcils en accents circonflexes. Une incroyable naïveté me caractérisait. Grand-papa Romuald aimait beaucoup se jouer de moi.

Ce matin-là, j’étais anxieuse et un peu fatiguée d’une nuit passée à rêver de cette journée. Sur la route qui nous menait, moi, grand-père Romuald et papa Germain, vers Tadoussac, je somnolais sur le siège arrière confortable, regardant le magnifique paysage du Fjord qui s’allongeait. Le bruit sourd de la vielle Tempo blanche de grand-père alourdissait doucement mes paupières. Soudain, apercevant à travers la fenêtre une usine, tout près de Sacré-Cœur, grand-père, entre deux songes maritimes, me sortit du sommeil.

— Ben oui, Germain, voyons, tu ne te souviens pas de l’énigmatique usine qui crochissait les bananes ? En voici justement une excellente réplique à la québécoise.

Comme il savait si bien le faire, il venait de piquer ma curiosité. De son long bras frêle, il pointait une grosse usine qui lui semblait déserte. J’en oubliai alors les baleines bleues, celles avec des bosses, ainsi que les petits et les grands Rorquals, pour en savoir plus sur cette mythique usine…

— De quoi parles-tu, grand-papa ? lui demandai-je.

— Ben voyons, Catherine, tu ne connais pas l’usine qui crochissait les bananes ?  Et je dis crochissait, car malheureusement, aujourd’hui, elle n’existe plus. Je te raconte.

Il y a longtemps…

Il débutait toujours ainsi, cet homme amaigri par la vie que je trouvais si amusant. De cette façon, il se protégeait d’éventuelles représailles et plissait son front dégarni pour appuyer ses dires. Mon père cachait son envie de rire derrière ses taches de rousseurs.  Je le voyais dans le rétroviseur.

Entre l’équateur et la mer des Bermudes, débuta-t-il, se trouvait une île qui supportait une immense usine, en constante production. Jour et nuit y travaillaient des hommes à la peau sombre. Leur dos était brûlé par le soleil des après-midis sans parasol. Les splendides bananes arrivaient, cordées et en nombre exponentiel, dans les sous-sols de ce gratte-ciel. Ils crochissaient ces fruits. Parce qu’au départ, petite Catherine, les bananes arrivent droites ;  non croches comme tu les vois régulièrement à l’épicerie. Et, bien sûr, une de ces usines a essayé de s’implanter ici, dans notre magnifique région.

Me souvenant de photos de bananiers, exhibant leurs bananes déjà croches, je restais perplexe. Il continuait de me regarder fixement, à travers cette horrible paire de lunettes carrée qui lui pendait au bout du nez…

— Hein ? m’exclamai-je. Voyons ! J’ai déjà vu des bananiers, et les bananes suspendues sous leurs feuilles étaient déjà courbées.

— Où as-tu vu cela, Catherine ?

— À LA TÉLÉ !

— Bien voilà ! Il ne faut pas tout croire ce que l’on voit à la télé, mon enfant. Oui ! Oui ! C’est grand-papa qui te le dit ! Les bananes arrivent droites, et les employés les crochissent, une par une.

J’étais en grande réflexion et dans l’obligation de me ranger de son côté, vu que je n’en avais jamais vu en vrai.

Le magnifique paysage continuait de défiler, lustré d’un magnifique soleil d’été. L’odeur infecte du poisson commençait à se faire sentir à travers la glace entrouverte du conducteur, mon papa, le meilleur complice que pouvait avoir Romuald. L’eau fraîche et vivante reflétait le ciel comme un immense miroir bleu. C’était une journée venteuse qui nous renvoyait le parfum du grand rivage. Nous étions tout près de ces immenses mammifères marins qui accompagnaient mes rêves des derniers jours.  J’étais dans un état d’euphorie indescriptible. Grand-papa, d’un sérieux désarmant, attendait toujours ma riposte de petite fille embrouillée, avant d’embarquer dans l’immense paquebot…

— Ben voyons ! Hein, ça se peut papa ?

— Ben oui ! Hein, Germain, que ça se peut ?  Tu es venu, tout petit, la visiter avec moi et ta mère. Aujourd’hui, ils injectent un produit dans la banane qui fait jaunir sa peau et retrousser automatiquement ses extrémités, car au départ elle est droite et bleue.

Oh, là ! C’en était trop.

Ce que je ne voyais pas, c’était l’envie de mon père de s’esclaffer, du haut de ses cinq pieds et dix pouces, en voyant mon air ébahi. Mais il restait de marbre, supportant de son mieux l’histoire de cette usine bizarre, au milieu de nulle part, pour travailler nos superbes bananes domestiques, avant leur arrivée au Canada.

L’après-midi se passa sans encombre, et la vue des baleines m’enchantait.  J’étais comblée par tant de beautés sauvages.

Au retour, alors que mes doigts fouillaient la chair d’un homard, dans un chaleureux petit restaurant des Escoumins, grand-papa tenait toujours le même discours, tenait encore mordicus à ses pieux mensonges…

— Tu sais, Catherine, si tu manges trop de bananes maintenant, le produit à l’intérieur peut t’intoxiquer !

— Comment ça ? fis-je.

— Bien, tu pourrais attraper la maladie de la banane en folie…  Ce n’est pas dangereux, jeune fille, t’inquiète pas ! Mais, elle déclenche le syndrome de la peau trop courte. Comme la banane, tes orteils vont retrousser.

— Hein ! m’exclamai-je, réveillant les clients de la table voisine qui avaient le nez enfoncé dans leurs généreuses langoustes. Heureusement, le restaurant était empreint d’une ambiance à la bonne franquette, et tous riaient de bon cœur.

C’était trop pour papa qui s’étouffa avec une gorgée d’eau… Et moi, j’entrepris une sérieuse remise en question…

— Ça se peut pas !

— Et si c’était vrai ?… extravagua mon cher grand-père.

Affectueusement, Karine Gelais xxx

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